Le diable se (r)habille en Prada : un deuxième opus distrayant
Mêler argent, industrie de la mode, journalisme et capitalisme éhonté? Le diable s’habille en Prada 2 s’y attelle avec un cynisme réjouissant. Vingt ans après l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Lauren Weisberger, le réalisateur américain David Frankel (Un incroyable talent, Frères d’armes) revient avec un nouvel opus.
Le film s’ouvre sur une cérémonie de remise de prix journalistique où Andy Sachs (Anne Hathaway), désormais figure reconnue du journalisme d’investigation, reçoit un prix prestigieux. Quelques secondes plus tôt, elle apprenait par SMS son licenciement (et par la même occasion celui de ses collègues). Devant un parquet d’invités, elle prononce un discours enflammé sur les difficultés de la presse, largement relayé sur les réseaux sociaux.
Cette prise de position serait à l’origine de son retour chez Runway, le célèbre magazine de mode où elle occupait le poste assistante vingt ans plus tôt? Parfaitement. Le très puissant propriétaire de Runway, Irv Ravitz (Tibor Feldman), traverse une crise de réputation après la mise en avant d’un fournisseur aux pratiques plus que douteuses. La journaliste engagée Andy Sachs apparait comme la candidate parfaite pour redorer l’image d’un média à la dérive, lui-même victime du déclin global de la presse papier.
Vingt ans après, revoilà Andy dans les bureaux new-yorkais du magazine, avec ses idées décalées, son investissement sans faille et cette empathie chronique qui hérisse Miranda Priestly (Meryl Streep), la piquante et exigeante numéro un de Runway. Chez Miranda, rien n’a changé: sa condescendance n’a d’égal que son exigence. Ses piques assassines, ses remarques cinglantes et sa reconnaissance au compte-gouttes rythment le quotidien d’une rédaction en quête de fame. Ensemble, les deux femmes vont pourtant tenter de sauver le navire Runway des logiques du tout numérique et des vues capitalistiques de la dynastie Ravitz.
Mais pour cela, il faut un plan. C’est là qu’entre en scène Emily (Emily Bunt), l’ancienne assistante numéro 1 de Miranda, qui a depuis gravi les échelons au sein de la maison Dior. Entre préparation de la Fashion Week de Milan, déferlement de consultants business dépourvus de toute éthique journalistique et négociations de rachat, ce deuxième opus montre que le diable ne se trouve pas toujours là où on l’attendait. Il porte désormais un costume de cabinet de conseil.
Retrouver Meryl Streep, Anne Hathway, Emily Bunt et Stanley Tucci (toujours impeccable dans le rôle de Nigel, (enfin) reconnu pour son engagement indéfectible) fait plaisir. Le film regorge de clins d’œil discrets au premier volet. On apprécie aussi que les remarques maladives autour du poids et des corps aient pratiquement disparu du scénario, même si le Body Positive laisse Miranda (encore) profondément sceptique.
Le travail occupait déjà une place centrale dans Le diable s’habille en Prada. David Frankel en remet une couche dans cette version 2. Andy se voit proposer une somme astronomique pour écrire un livre sur son hostile rédac cheffe (et dévoiler les fissures cachées derrière ce sourire calibré). Cette intrigue débouche sur une conversation lunaire entre les deux femmes, conclue sur un glaçant «I just love my job». Une phrase-manifeste, utilisée comme justification à l’absence maternelle, à la brutalité hiérarchique et aux horaires à rallonge. Cette séquence semble ajouter une couche de vernis aux injonctions capitalistes, comme si les 80 premières minutes n’avaient pas (assez) œuvré en ce sens.
En salle, on passe un bon moment à suivre les péripéties de Runway, portée par une bande-son calibrée pour Spotify - deux titres inédits de Lady Gaga, mais aussi Dua Lipa, Raye ou Miley Cyrus. Petit bémol toutefois pour les plans, trop nombreux à notre goût, de buildings filmés en plongée et contre-plongée. On doit reconnaitre qu’ils offrent tout de même des respirations bienvenues entre les séquences endiablées.
Journalistiquement, on reste sur notre faim. Si le retour d’Andy chez Runway laissait présager une certaine rigueur et une méthodologie d’investigation, nos espoirs sont vite douchés. L’éthique journalistique est totalement occultée: le montage se concentre surtout sur les tenues de la jeune journaliste qui multiplie les manœuvres dans l’ombre pour sauver le magazine. Exit donc la déontologie.
Le film se clôt sur Miranda, Andy et Nigel, dans leur bureau, tard le soir, à peaufiner le prochain numéro. Peut-être est-ce cela, au fond, la véritable conclusion du Diable s’habille en Prada 2: le travail, avant tout. De notre côté, on va vite retourner au train-train quotidien.
DEVIL WEARS PRADA 2 - David Frankel
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