«La Fille du Konbini» - chronique d’une jeune caissière japonaise

«La Fille du Konbini» - chronique d’une jeune caissière japonaise

Words by Laura Perren
29 April 2026

«Par exemple, même si je n’étais plus là, le monde ne s’arrêterait pas de tourner…» Sur un pont, Nozomi, 24 ans, s’arrête, le regard divaguant au loin. À rebours de ses pensées lourdes, la quiétude du décor insuffle la sérénité: les alentours sont déserts, le bruit de l’eau et la douceur des rayons du soleil contrastent avec les immeubles modernes de la ville vibrante de Kawagushi. D’emblée, ce deuxième long-métrage de la réalisatrice japonaise Ishibashi Yûho, sorti en 2022 et actuellement dans les salles françaises, installe une tension feutrée, une ambivalence qui nous portera durant les 75 prochaines minutes.

Nozomi (Erika Karata) travaille dans une supérette ouverte en continu - un Konbini en japonais - après une douloureuse première expérience dans le monde corporate dont on ne sait pas grand-chose. Entre la simplicité rassurante de ses heures au magasin et la monotonie de soirées nichée dans son petit appartement, elle semble avoir (re)trouver un équilibre. Au travail, elle noue une certaine complicité avec ses collègues de caisse, en particulier avec Ayano (Abe Oto). Cette vingtenaire solaire vient de se lancer dans une histoire d’amour avec un jeune binoclard au prénom inconnu. Elle se plait à questionner sa collègue sur les garçons et sur sa vie sentimentale. Nozomi reste évasive.

La Fille du Konbini (朝がくるとむなしくなる) - Yûho Ishibashi 2023
La Fille du Konbini (朝がくるとむなしくなる) - Yûho Ishibashi 2023

La légèreté et l’assurance d’Ayano tranchent avec la timidité de Nozomi. Lors d’un dîner entre collègues, Ayano attire naturellement les regards, se faisant draguer par Shunsuke. Ce jeune homme symbolise la réussite: il vient de décrocher un CDI dans une agence de voyage, lui permettant de quitter le Konbini. Durant cette soirée, Nozomi, elle, enchaîne les godets et finit assoupie sur l’épaule de son amie. À travers cette scène, Ishibashi Yûko capture avec acuité les hiérarchies invisibles qui structurent les relations sociales.

L’histoire prend un tournant lorsque, Kanako (Haruka Imô), ancienne camarade de collège, fait irruption dans le petit commerce. Au fil des messages, soirées improvisées et sortie au bowling, leur amitié renaît, redonnant une forme d’élan à Nozomi. Ce lien agit comme un détonateur: la jeune femme commence à évoquer ses fragilités, par bribes.

Dans La fille du Konbini, le style cinématographique peut surprendre. Au fil de l’histoire, les plans s’enchaînent et se répètent, épousant les routines de Nozomi: le réveil matinal, les allers et retours à vélo vers la supérette, les repas sur la petite table de la cuisine épurée, les soirées à écouter des émissions -des scènes capturées à chaque fois avec le même angle. Le spectateur est ainsi immiscé dans une intimité presque étouffante. Les informations arrivent au compte-goutte.

La Fille du Konbini (朝がくるとむなしくなる) - Yûho Ishibashi 2023
La Fille du Konbini (朝がくるとむなしくなる) - Yûho Ishibashi 2023

On se demande pourquoi Nozomi s’accroche à cet emploi où elle enchaîne les heures supplémentaires. Où se trouve sa famille, réduite à une voix maternelle distante, pas si pressée de la revoir, qui veut annuler le réveillon du Nouvel An en l’absence d’une tante? C’est tout l’intérêt de ce long-métrage: instiller le suspens dans la lenteur, en glanant des indices par-ci par-là.

Les réponses seront tout de même dévoilées lors d’une scène très touchante, une soirée pyjama chez Kanako. La séquence est une véritable ode à la sororité: les deux actrices réalisent une performance saisissante, empreinte d’émotions, de vulnérabilité et de délicatesse. Les gestes sont rares, les mots mesurés. Les plans fixes sur leurs visages, tout comme la lumière tamisée et le décor rose, invitent à l’introspection.

Inspiré du roman japonais La fille de la supérette, ce film propose une réflexion subtile et minimaliste sur un sujet de société actuel: la pression sociale liée aux injonctions de réussite. Par la répétition et la lenteur, le long-métrage d’Ishibashi Yûho reprend les codes des drames japonais, en illustrant longuement les moments du quotidien. Quitter un emploi dans la publicité pour un job alimentaire est un choix difficile. Avec humilité, La fille du Konbini montre que les petits riens du quotidien peuvent pallier à la poursuite de la performance. En creux, on y lit une quête de sens, qui se prolongera bien après la séance.

La Fille du Konbini (朝がくるとむなしくなる) - Yûho Ishibashi 2023

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